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L’ERREUR DE DESCARTES La raison des émotions Antonio R. DAMASIO |
ODILE JACOB 1994 (traduction française 1995) |
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Antonio Damasio est Professeur de Neurologie. Il dirige le département de neurologie de l’université de l’Iowa. Il s’est intéressé au processus neurologique qui implique les émotions dans la prise de décision. Il est courant d’estimer que la prise de décision efficace nécessite calme et détachement, laissant penser qu’émotions et décision efficace ne font pas bon ménage. Damasio a été amené à réviser ce jugement et à étudier la question en étant confronté à un patient qui à la suite d’une maladie avait perdu l’usage d’une partie de son cerveau. Ce patient présentait un comportement froid et détaché et était pourtant incapable de prendre une décision rationnelle et efficace que l’on aurait considérée comme socialement appropriée ou avantageuse pour lui. Pourtant ses capacités de raisonnement, de compréhension et d’attention n’étaient pas affectées. En premier lieu dans cet ouvrage, Damasio décrit en détail des cas cliniques présentant cette incapacité de prendre des décisions adaptées en lien avec un détachement émotionnel. Le premier cas présenté est celui du célèbre Phineas Cage qui, en 1848, a subi un accident détruisant une partie de son lobe préfrontal. Le cas a été étudié par le docteur Harlow. Hélas, les éléments collectés ne permettent pas de répondre à certaines questions. Damasio compare alors ce cas à celui de l’un de ses patients qu’il surnomme Elliot. À la suite d’une tumeur cérébrale, celui-ci a subi l’ablation d’une partie du lobe frontal. Tous les tests d’intelligence montre qu’Elliot n’a pas perdu sa capacité de réflexion. Pourtant Elliot est incapable de reprendre son ancien emploi. Son attitude générale a changé. Il est froid et détaché, ne semble pas touché par ce qui l’entoure. Elliot a une sensibilité émotionnelle quasi nulle et se rend compte de cet état. Comme pour Gage, on constate l’incapacité d’Elliot à prendre des décisions concernant les domaines personnel et sociaux. À partir de ces deux cas et de quelques autres moins détaillés, Damasio fait le constat que ces patients ayant subit une lésion du lobe frontal présentent les mêmes caractéristiques : · L’incapacité de prendre des décisions dans le domaine personnel ou social · Le déficit de ressenti émotionnel Il fait l’hypothèse que le ressenti des émotions participe à la prise de décision. À la suite de ces études, Damasio tire les conclusions suivantes : · Si la région ventro-médiane du cortex préfrontal est lésée, il y a perturbation du ressenti des émotions et de la capacité à prendre des décisions (en particulier dans le domaine personnel et social) · Lorsqu’on constate une incapacité à sentir les émotions et à la prise de décision décisions (en particulier dans le domaine personnel et social), il y a lésion ventro-médiane du cortex préfrontal. · Si les lésions sont localisées dans la zone ventro-médianes, mais aussi dorsale et latérale du cortex préfrontal, alors les perturbations concernent un domaine plus large que le personnel et le social. Donc déficit de capacité de décision et de ressentir les émotions sont intimement liées. L’auteur propose les éléments d’explication suivants : · L’environnement social est complexe et incertain. Pour prendre une décision dans cet environnement, il faut pouvoir traiter toutes sortes d’informations et être en mesure de leur appliquer certaines stratégies de raisonnement. De plus, cette capacité de traitement étant liée à la survie, ces informations doivent comprendre des données concernant le corps et sa régulation. Ces informations ont donc des origines à la fois externes et internes. · Les processus de perception et d’expression des émotions font partie de ces données de régulation corporelle. · Les informations en question sont situées dans de nombreuses régions du cerveau relativement distantes les unes des autres. C’est la relative simultanéité des processus qui donnent l’illusion d’une unité. · De ce fait, les stratégies de raisonnement ne peuvent leur être appliquées que si leurs représentations sont maintenues un temps assez long (au minimum plusieurs secondes). Le fonctionnement mental se réalise par la création d’ « images mentale ». Par ce terme, on n’entend pas seulement des images visuelles, mais aussi des représentations qui peuvent être olfactive, auditives, etc. D’autre part, contrairement à l’illusion de notre perception, il n’existe pas un centre unique qui rassemble toutes les perceptions sensorielles simultanées qui nous arrivent. Il n’y a pas de « Théâtre Cartésien ». Le Moi est un état neurologique perpétuellement recréé. Le traitement des informations sensorielles est dispersé, c’est la synchronisation temporelle de ces perceptions qui en donne l’impression d’unité. Il est possible que ce fait explique en partie les états confusionnels liés à certains accidents (coups sur la tête…) ou à certaines maladies mentales (schizophrénie…) Damasio décrit ensuite le processus neurologique qui permet la prise de décision dans cet environnement complexe. Si pour Descartes, les penchants animaux de l’homme sont « maîtrisés » grâce à un agent immatériel par la pensée et la raison, pour Damasio, cet agent n’est pas immatériel mais biologique. Freud quant à lui propose le concept de surmoi qui permet d’adapter les instincts aux nécessités sociales. Damasio remarque que ce concept ne permet pas d’élucider la question en termes neuraux et pose la question : Quelles sont les structures cérébrales qui permettent de rendre compte de ces régulations ? Son intuition est que les représentations neurales des règles sociales sont inextricablement liées à celles, innées, de la régulation biologique car elles sont liées à la survie de l’espèce et de l’individu. L’intention de Damasio n’est cependant pas de dévaluer les émotions et les sentiments. Les facultés de raisonnement que l’on pensait exclusivement dévolues au néocortex ne peuvent en fait fonctionner sans l’aide des fonctions régulant les fonctions biologiques situées au niveau sub-cortical. Le cerveau ne se construirait pas au dessus des mécanismes de régulation biologique, mais à partir de ces mécanismes. Damasio propose le principe suivant : Il y aurait deux niveaux d’émotions. L’un préprogrammé et simple (James) et l’autre plus complexe. Il définit ainsi : · Émotions primaires (automatiques de l’enfant) · Émotions secondaires (âge adulte, élaborées à partir des émotions primaires) En ce qui concerne les patients atteints de lésion du système préfrontal, on constate que les émotions primaires sont intactes mais que la perception et l’expression des émotions secondaires sont affectées. En conclusion, Damasio propose le concept de « marqueur somatique ». La prise de décision étant influencée par le vécu du sujet et les mécanismes de cette décision étant le résultat d’un choix parmi une énorme quantité de possibilités, ce choix ne peut se faire efficacement qu’en faisant un tri préalable permettant de réduire le choix. C’est là qu’interviennent les émotions en permettant de marquer les situations déjà rencontrées en « bonnes » ou « mauvaises » (pour simplifier) suivant les perceptions ressenties dans ces situations. Ce marquage permettant d’éliminer des possibilités et d’effectuer ainsi des choix pertinent et efficace par la suite. L’erreur de Descartes que Damasio entend démontrer ici est le fait de croire à une séparation du corps et de l’esprit avec une supériorité donnée à l’esprit. Ce que j’en penseLa lecture de cet ouvrage scientifique est facilitée par la proposition de l’auteur de le présenter comme un « échange » avec le lecteur. L’intérêt de cet ouvrage est d’apporter la caution scientifique de la neurologie à certains concepts mis en évidence par la psychologie et la psychanalyse de manière expérimentale. En particulier évidemment, l’importance des émotions dans les processus de décision et donc dans la vie quotidienne. Or, c’est bien sur le « matériau » des émotions que travaille la psychothérapie psychanalytique. L’autre intérêt est de réintroduire, par l’intermédiaire du mécanisme de prise de décision, la dimension corporelle dans la dimension de l’intelligence humaine. |
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Pascal Bourdon |
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